Les aviez vous déjà entendus ?

la passion De Roubaix
par Jean Philippe Renoult

Samplé, resamplé et copié, le génie de François De Roubaix commence à peine à être reconnu. Petite histoire d'un précurseur de l'électro collage, inoubliable compositeur du mythique générique de Chapi Chapo.

Qu'est ce qui motive l'affamé du sample à jeter ses crocs sur une proie plutôt que sur une autre? Le compositeur de musiques de films François de Roubaix était quasiment oublié, inconnu du public anglo saxon quand il s'est vu détourné par l'underground rap US pour une simple boucle de violon empruntée au thème de Dernier domicile connu. Par la suite, cette saccade de corde devient un anthem du sample qui ponctue aussi sûrement qu'un vocable de James Brown le phrasé de pointures comme Robbie Williams ou Lil Bow Wow. Voilà de quoi surprendre. Le beau Robbie lui même s'est trouvé surpris que les ayant droits du compositeur le poursuivent en justice pour un usage intensif et non déclaré du fameux thème. Pourtant, Francois de Roubaix ne vient pas de nulle part. C'est même une figure culte, préfigurateur des homestudistes, et mélodiste d'exception.

François de Roubaix avait deux passions: le cinéma à qui il dédiait ses compositions et qu'il avait lui même pratiqué, et la mer, à laquelle il consacrait ses loisirs. Le premier l'a nourri et lui a apporté une franche reconnaissance à défaut d'un succès véritable. La deuxième l'a emporté dans une plongée définitive au large des îles Canaries en novembre 1975. De Roubaix n'aura donc connu que les hommages posthumes, ceux des rappeurs puis ceux de remixeurs électro calibrés, tout comme ceux du monde du cinéma qui le récompensait quelques mois après sa disparition du césar de la meilleure musique de film pour Le Vieux Fusil de Robert Enrico.
La force de François De Roubaix, mais aussi peut être sa faiblesse, c'est de n'avoir écrit que pour le cinéma ou la télévision, et jamais pour les chanteurs de variétés auxquels d'autres compositeurs prêtaient facilement et lucrativement leurs services. À son actif, un palmarès de générique, télé des années 70 : Les Chevaliers du Ciel, chantés par Johnny Halliday, Commissaire Moulin, le thème de Chapi Chapo et son message immortel: "Chapi Chapo / Patapo / Chapo Chapi / Patapi / Biribibi / rabada / dada / dada dada!!"

À la relecture de ce glorieux manifeste de notre enfance, on saisit mieux l'aspect vilain petit canard de FDR. II est beatnik avant l'heure, porte fièrement barbe et cheveux longs. II est nourri de jazz plus que du solfège. Et, comble de marginalité, il travaille presque exclusivement seul, et se crée ce que l'on peut probablement définir comme le premier home studio français dans son appartement parisien de la rue de Courcelles. Dans la corporation du cinéma d'alors, l'usage n'est pas à la singularité, et les syndicats de musiciens professionnels n'apprécient pas beaucoup les initiatives autonomes d'un compositeur arrangeur. De Roubaix s'en expliquait en 1975 au magazine Écran: " Les grands compositeurs de musiques de film travaillent de façon traditionnelle. Sarde, Legrand, Françis Lai, Claude Bolling écrivent leur musique, puis la font jouer par des musiciens de studio. Ceux qui travaillent seul comme moi, ce sont les gens de la variété et de la chanson. C'est de là que viennent les innovations techniques [...] Ce n'est pas la musique contemporaine, ni la musique de film qui ont créé les guitares électriques, les pianos électriques, les synthétiseurs. " L' instrumentarium de FDR est définitivement hors du commun quand il le complète de jouets pour enfants, d'instruments ethniques rapportés de divers voyages, de percussions bricolées, et même de son propre tuba de plongée avec lequel il fredonne la rengaine de Chapi Chapo. Tout ce bric à brac s'harmonise comme par miracle dans le gros magnéto 8 pistes de la maison avec lequel il expérimente divers procédés de collage et de re-recording… presque du dub. Meilleur témoignage de cette nouvelle attitude du musicien, les sublimes compositions de La Scoumoune, entièrement écrites, réalisées, interprétées par lui à grand renfort d'électronique primitive, de ressorts vibrants, de flûtes et sifflets divers... Un classique, dont une version inédite fredonnée par la jeune Patricia, la fille de François de Roubaix, a pu être expurgée par l'archéologue des musiques de cinéma, Stéphane Lerouge, et proposée dans l'anthologie consacrée en 1999 au compositeur... un must déjà épuisé.

Depuis s'étoffe le nombre d'électro-kids qui portent De Roubaix au panthéon de leur influence et de leur sampler. En France, Avril, en citation de son premier maxi, Tiger Sushi et son comparse KIM, Radio Mentale... À l'étranger, Carl Craig en remixeur qui vient de s'emparer d'un des thèmes préférés du compositeur, La Mer est grande. Particulièrement vaste même, puisqu'elle a gardé le compositeur en son fond et avec lui certains secrets de composition musicale encore en nette avance sur l'époque.

/ Une journée François De Roubaix sera consacrée à la mémoire du compositeur par ses proches, des cinéastes et musiciens, à Paris, le 22 novembre. Plus d'info: http://www.francoisderoubaix.com
/ Discographie sélective Maxi Cinemix (Universal Music jazz France 2003) Avec remix de Gonzales et Taylor Savy, Alif Tree Twitch, Carl Craig
BO, Les Grandes Gueules/Le Vieux Fusil (Emarcy/Universal)
- Anthologie volume 1 & 2 (Playtime/Wagram), édition limitée à 3 000 exemplaires