le grand homme et la mer

FRANÇOIS DE ROUBAIX
LE MONDE ÉLECTRONIQUE DE FRANÇOIS DE ROUBAIX (Universal)
Une anthologie des expériences électroniques du compositeur pour le cinéma, enrichie d'un inédit refusé par Cousteau.

François de Roubaix est mort deux fois. On connaît la seconde : en novembre 1975, le compositeur français dont le nom est rattaché à tant de fabuleuses BO des années 60/70 ne remonta pas d'une expédition sous marine aux Canaries, avalé par ces abysses dont il avait le goût.
La première, moins connue car plus symbolique, eut lieu un an auparavant, lorsque Jacques Yves Cousteau lui refusa la musique d'un documentaire intitulé Voyage au bout du monde sous titré Antarctique. Commandée quelques mois auparavant, cette partition concrétisait le rêve d'une vie à seulement 35 ans pour le compositeur, lui offrant l'opportunité de conjuguer sous la même coquille ses deux passions pour les sons et la mer. Finalement, le commandant décommanda, préférant aux fresques subaquatiques imaginées par de Roubaix l'assurance tous risques d'un Ravel, nous épargnant toutefois La Mer de Debussy.
A part quelques fragments dévoilés des années après la mort du compositeur, ce petit bijou d'une vingtaine de minutes était resté totalement inédit. Il ressort aujourd'hui des limbes, au coeur d'une sélection de démos et de soundtracks réalisés pour la télé ou le cinéma de l'ultraconnu La Scoumoune jusqu'à l'indicatif de Télé Zaïre ! - , le tout ayant pour trait commun l'utilisation d'outils électroniques, seuls ou mélangés à des ensembles acoustiques.
Car, contrairement à ceux qui utilisèrent les premiers synthés pour tenter d'imiter les sons préexistants, de Roubaix a tout de suite saisi les possibilités nouvelles de timbres et de couleurs qu'offrait intrinsèquement l'électronique. Il en a surtout tiré une gamme personnelle, immédiatement reconnaissable à sa mélancolie languide, quasi amniotique, évoquant les profondeurs aquatiques comme comprimées à l'intérieur d'un scaphandre.
Les sept plages de L'Antarctique s'inscrivent donc dans la veine "maritime" de la BO du feuilleton TV La mer est grande, réalisée un an auparavant (également au programme du CD), avec une plus grande place accordée aux climats glaçants parcourus de vibrations floydiennes. On mesure mieux ainsi l'étendue du champ d'action d'un compositeur ayant autant emprunté à l'avant garde de l'électronique française des années 50 (les Pierre angulaires, Schaeffer et Henry) qu'aux déflagrations psychédéliques de la pop, en passant par les contondantes orchestrations de cordes façon Barry ou Morricone. Nombre de passages, dans ces musiques vieilles de trente ans, ne jureraient pas parmi les travaux de l'electronica actuelle la plus à la pointe, c'est dire leur imparable modernité et leur pertinence toujours brûlante. Pendant ce temps là, les films paternalistes et délavés de Cousteau moisissent sur les étagères de l'INA. Bien fait!

Christophe Conte