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En 1959, lorsque Paul de Roubaix offre à son fils la chance inespérée de composer la musique d'un court-métrage réalisé par un jeune metteur en scène de vingt-huit ans, Robert Enrico, nul ne se doute qu'ils sont à l'aube d'une des plus belles collaborations du cinéma français. Malgré l'échec d'un premier long-métrage, "La Belle Vie", Robert Enrico scelle son amitié avec François de Roubaix. En 1964, il lui confie la partition du téléfilm "La Redevance du Fantôme" puis celle des "Grandes Gueules". Le film leur ouvre les portes du succés. Il s'en suivra une série de films aussi populaires, devenus de grands classiques, tels "Les Aventuriers", "Ho", "Boulevard du Rhum" et "Le Vieux Fusil". Ce dernier, consacré aux Césars 1976 comme meilleur film et meilleure musique originale, couronnera leur parcours sans faute, fruit d'une collaboration assidue et rigoureuse.

Comment avez-vous rencontré François de Roubaix?

Je me souviens l'avoir connu au tout début de ma carrière. Je travaillais alors comme monteur et assistant réalisateur sur des courts-métrages de commande réalisés par Marcel Ichac dont le producteur exécutif était Paul de Roubaix. François s'intéressait beaucoup à ces tournages et se trouvait toujours là pour suivre la fabrication et l'évolution de ces petits films. Il était réellement passionné par les techniques de l'image. Par la suite, son père m'a proposé la réalisation d'un premier film: "L'Or de la Durance". Ayant appris que François était aussi musicien, j'ai eu l'idée de lui confier l'illustration sonore de ce court métrage. François a tout de suite été enthousiasmé. Il était follement excité à l'idée de composer pour l'image, même s'il n'avait jamais reçu une seule leçon de solfège, d'harmonie ou de contrepoint. Ma seconde réalisation, "Thaumétopoea", était presque un film de science fiction ayant pour sujet les chenilles processionnaires du pin. Pour ce documentaire je voulais une partition originale afin de m'écarter à nouveau de la simple sonorisation. Pour la seconde fois, je fis donc appel à François. Le jour de l'enregistrement, tout le monde fut très intrigué de le voir arriver avec sa guitare et une valise! La surprise fut encore plus grande lorsque devant nos yeux ébahis il exhiba une collection de verres de cristal empruntés à sa mère. Il avait imaginé et construit toute sa musique autour des sonorités particulières obtenues de ces verres remplis d'eau. Dès cet instant, j'ai compris que François était un compositeur à la personnalité et aux idées hors du commun.

A quel stade de la production faisiez-vous appel à lui?

Parmi les collaborations que j'ai pu mener avec différents compositeurs, le cas de François est resté unique dans la mesure où nous parlions déjà de la musique au stade de l'écriture du scénario. En effet, j'avais pour habitude de le lui faire lire afin qu'il s'en imprègne et de bénéficier de sa composition avant même de commencer le film. Pour moi comme pour les comédiens, cette démarche était très importante car la musique contribuait à instaurer des émotions et un véritable climat pendant le tournage de certaines scènes.

De quelle manière abordiez-vous votre collaboration?

Notre point de départ était toujours le choix des instruments, faisant germer des idées auxquelles nous n'avions pas songé au préalable et que nous développions par la suite. Pour "Les Aventuriers", nous nous étions rendus dans ma maison de campagne afin de tracer les premières grandes lignes. François, très inspiré ce jour là, avait improvisé directement sur mon harmonium, trouvant spontanément les différentes mélodies qui allaient servir le film. Celui-ci étant basé sur l'amitié, notre choix des instruments s'est focalisé très rapidement sur la guitare, le piano et le sifflet. Chacun d'eux avait une signification et apportait une couleur spécifique au film. Cette démarche est commune à tous ceux auxquels nous avons collaboré, en témoignent l'harmonica et l'accordéon pour "Les Grandes Gueules", l'orgue et le banjo dans "La Redevance du Fantôme" et "Boulevard du Rhum", partition également caractérisée par une reconstitution au piano de musiques de films muets, les pianos bastringues de "Ho" et celui du "Vieux Fusil", teinté de nostalgie

Vos goûts musicaux influençaient-ils ses partitions?

Je lui faisais souvent écouter des passages de disques qui me paraissaient avoir une analogie avec ce que je souhaitais pour bien lui faire comprendre ce que je sentais confusément. Honnêtement, je ne suis pas un mélomane averti. Par contre, je suis amateur de musique et sais reconnaître les choses qui me plaisent et me touchent, notamment au niveau des timbres d'instruments. J'affectionne particulièrement les musiques folkloriques. Elles ont une résonance populaire, profondément humaine et donc, mélodramatique. Pour certaines de nos collaborations, j'ai tenu à ce que l'on retrouve cet héritage musical, de façon plus ou moins subjective. "Tante Zita" était l'évocation de la guerre d'Espagne et offrait à François l'opportunité d'écrire un thème pour guitare sèche possédant une facture classique à couleur hispanique. Nous avions pour cela travaillé sur des études du XVIIIème siècle de Carcassi. Pour "Les Grandes Gueules" qui se situe dans la forête vosgienne, nous avons cherché un ton folklorique. Par chance, nous avions pu nous inspirer d'une chanson locale dont je devais tirer par la suite le titre du film. Afin de renforcer le côté sauvage de la région, François eut l'idée d'utiliser des percussions qui, associées à la guitare et à l'harmonica, conféraient au film des allures de western.

Quel regard portez-vous aujourd'hui sur ses partitions?

Le cinéma est un art populaire et la musique de film doit l'être tout autant. Partant de ce principe, j'ai toujours demandé à François de me composer des mélodies suffisamment simples et mémorisables. La recherche du thème du film me parait essentielle car c'est ce qui restera dans le souvenir des moins mélomanes. On se souvient d'ailleurs plus facilement d'un thème musical que d'une scène ou de dialogues. La musique devient donc la mémoire du cinéma. Celles de François vivent encore dans nos mémoires tout en restant indissociables du support pour lequel elles ont été créées.
Il y avait entre nous une grande amitié et une véritable complicité. Pour François, la musique était une passion et la notion même de travail n'existait pas. Je l'ai vu épuisé mais toujours joyeux de ce qu'il faisait. sa musique était à l'image de sa personnalité: d'une générosité permanente.

Propos recueillis par Stéphane Lerouge et complétés par des extraits de l'ouvrage "La Musique à l'Ecran" de François Porcile et Alain Garel, Cinémaction - janvier 1992
cliché:Collection De Roubaix - Droits réservés