les grandes gueules l'extraordinaire pétros les aventuriers

Bernard Gérard tient une place privilégiée dans la carrière de François de Roubaix puisqu'il fut son tout premier arrangeur et orchestrateur. Pour lui, il oeuvra sur deux longs métrages: " Les Grandes Gueules" et "Les Aventuriers" de Robert Enrico et la série télévisée "L'Extraordinaire Pétros". Malgré une collaboration professionnelle de courte durée, les souvenirs qu'il a conservé de François de Roubaix sont demeurés intacts. Lors d'une escale parisienne, il a accepté de nous évoquer son ami musicien qu'il considère encore aujourd'hui comme "le plus pur d'entre tous".

Comment avez-vous été amené à rencontrer François de Roubaix et à travailler ensemble?

J'ai rencontré François par l'intermédiaire de l'éditeur d'Hortensia: Robert Mezbourian. Il allait éditer la musique du premier long métrage de François, "Les Grandes Gueules" et il a fait appel à moi afin de lui apporter une aide sur l'orchestration. Lorsque je me suis rendu chez François, je me suis trouvé face à un grand "dégingandé", incapable de parler de musique sans s'excuser! La première chose que j'ai faite pour lui a été de le mettre en confiance sur ce projet qui lui semblait insurmontable. Malgré sa jeunesse et son inexpérience, je me suis vite rendu compte qu'il n'était pas du genre à s'en remettre entièrement à l'arrangeur. Par exemple il me reprochait de lui faire des propositions trop élaborées. Cela m'a servi de leçon et permis de me fondre davantage dans son style. A ce moment là, j'ai vraiment eu le sentiment d'approcher un personnage haut en couleur.

Vous arrivait-il de laisser volontairement des erreurs de "syntaxe" donnant un cachet particulier à ses musiques?

François se plaignait souvent de ses "carences" musicales alors qu'il avait la chance d'avoir la musique en lui. Victor Hugo faisait aussi de nombreuses fautes! Les "erreurs" d'écriture de François n'avaient aucune incidence sur la qualité de sa musique. Elles faisaient partie du personnage. Si j'avais tenté de corriger cela, j'aurais attenté à sa personnalité musicale, à son identité. Arranger une composition de François n'aurait d'ailleurs contribué qu'à la déranger! De la même façon, je ne lui ai jamais fait changer quoi que ce soit. Mon travail consistait simplement à restituer une ambiance qu'il souhaitait et qu'il ne pouvait pas retranscrire. J'accompagnais avec des cordes ou des vents ce qu'il avait écrit et je m'en tenais à le faire de façon impeccable. Ce travail était susceptible d'être modifié à tout moment y compris le jour de l'enregistrement.

Etait-il gêné de faire appel à un orchestrateur?

Lorsque nous nous rencontrions pour travailler, il me citait tous les instruments. C'était très structuré dans son esprit. Avec "Les Aventuriers", il commençait à s'affranchir et à prendre en main l'orchestration. Je l'ai beaucoup poussé dans ce sens car finalement, je ne faisais que reprendre ses idées sans rien ajouter. Il n'avait pas besoin d'arrangeur ou d'orchestrateur mais d'un copiste "intelligent". C'est ce qu'il a utilisé par la suite.

Il a pourtant continué à utiliser d'autres orchestrateurs...

Oui mais c'était davantage lié à des problèmes de délais souvent trop courts et à sa production qui ne cessait de croître. François passait aussi beaucoup de temps avec le réalisateur sur le montage du film à caler ses maquettes. Ce temps, il le prenait sur l'écriture. Avec l'expérience, il avait appris à dédramatiser cette situation.

D'après vous, quelles étaient les caractéristiques de son style?

Il avait une façon toute particulière de moduler, de passer d'un ton à un autre sans transition et de retomber ensuite sur ses pieds. Mais à mon sens, ce qui a fait le cachet de François était sa vision de la musique par rapport au film. C'était un intellectuel de l'image et son approche a vraiment apporté quelque chose de neuf dans l'audiovisuel français. En Europe, la seule équivalence que l'on puisse lui trouver, c'est biensûr Ennio Morricone. Leurs musiques constituaient un complément à l'image. Tous deux ont également privilégié les instruments solistes, utilisé des instruments détournés, etc... François aimait aussi utiliser des instruments ethniques, ce qui n'était pas très courant à l'époque, du moins au cinéma. Vladimir Cosma avait également ce goût de l'instrument "insolite" et expérimentait aussi ce genre de recherche timbrale. Cependant leur démarche n'était pas commune. Vladimir écrivait pour ces instruments une musique occidentale, tandis que François en étudiait lui-même toutes les possibilités pour les fondre dans sa musique.

Avez-vous une anecdote particulière à nous conter?

François a toujours eu le réflexe de m'appeler lorsqu'il avait un problème quelconque. Un jour il m'a demandé de venir à une session d'enregistrement en studio pour l'aider. Il manquait de main d'oeuvre et n'avait ni le temps ni l'argent de faire venir un autre percussioniste. Par conséquent, je me suis retrouvé avec un triangle entre les mains pour l'accompagner. Il m'avait alors expliqué le rythme du morceau, la façon dont je devais me servir de l'instrument et indiqué le moment précis où je devais donner un coup dessus. C'était très sérieux car je ne devais pas me tromper. Malheureusement au moment de la prise nos regards se sont croisés et nous n'avons pu nous empêcher d'éclater de rire tellement la situation était cocasse! Cette histoire vous parait sans doute anecdotique mais elle représente bien à mes yeux la complicité et l'état d'esprit qui régnait entre nous.

Propos recueillis par Yves Taillandier, SOUNDTRACK mars 1998