"MES SAMEDIS RUE DE COURCELLES"

Dès notre première rencontre, François et moi avons ressenti un vrai coup de foudre, un élan d'amitié réciproque, au-delà de nos affinités: la blondeur, les yeux bleus, le côté rêveur. Nous partagions aussi le goût de l'aventure bien qu'à l'époque je n'avais pas encore fait de plongée sous-marine. Il me disait d'ailleurs: "Tu vas voir, un jour je vais t'emmener!". Malheureusement, nous n'avons pas eu le temps de faire ce voyage ensemble. Nos relations étaient exclusivement musicales, affectives, absolument pas professionnelles. Il n'a jamais travaillé sur l'un de mes films. On se voyait uniquement pour le plaisir, autour du jazz. François dégageait un charme, une aura naturelle, il possédait une emprise calme et sereine sur ses amis. Un jour j'ai été convié à une de ses fameuses jam-sessions du samedi, chez lui dans son grand appartement. A partir de là je suis devenu un fidèle de la rue de Courcelles pendant à peu près un an et demi, jusqu'au moment de sa disparition.

Le plus frappant chez François, c'était son incroyable générosité envers les musiciens amateurs et néophytes. Car en général les musiciens professionnels ont leurs codes et, quand un débutant essaye de jouer avec eux, de s'intégrer au groupe, ça les gêne. François au contraire faisait participer tout le monde! Tous ses copains, qu'ils soient musiciens, architectes ou dentistes avaient le droit d'être partie-prenante. Pour ma part comme je ne sais jouer d'aucun instrument, je chantais en improvisant avec des onomatopées sur des rythmes sud-américains! Sans doute parce qu'autodidacte, François avait donc cette forme de tolérance, ce sens du partage que ne possèdent pas certains comédiens ou musiciens professionnels. Ceux qui avec académisme vous affirment sur un ton pontifiant: "C'est un métier! Ne croyez pas que n'importe qui peut le faire!". De la même façon, la plupart des musiciens détestent que vous posiez vos mains sur leur instrument. C'est un peu comme si vous touchiez leur femme! François à l'inverse nous incitait à décrocher les guitares et les crécelles pendues à ses murs: "Allez-y, prenez ce que vous voulez!". C'était jouissif, on était comme des mômes, on tripatouillait ses instruments, on les grattait, on les frappait!

Cette période de ma vie avec François est vraiment liée à l'idée de fête, de déconnade, de fous-rires. Toute la bande s'est parfois retrouvée dans ma maison de campagne où pour l'occasion j'avais aménagé des dortoirs. Et c'était quarante-huit heures de musique non-stop! Je me souviens aussi d'un quatorze juillet où, pour la fête du village, on avait monté un piano sur un vieux tracteur que l'on poussait de toutes nos forces pour lui faire traverser le bourg, pendant que sur le véhicule, notre copain Klotchkoff jouait du jazz. La vie de François paraît d'autant plus intense qu'elle a été courte. Il avait un incroyable appétit de vivre comme si, au fond de lui-même, il avait senti la nécessité de se dépêcher... J'ai appris sa disparition un après-midi, vers quinze heures, en pleine partie de billard. Cette nouvelle m'a traumatisé. La bande de copains ne s'est plus revue et, pendant un an et demi, j'ai été incapable d'écouter une seule note de musique.

Propos recueillis par Stéphane Lerouge, NOTES déc.95/janv.fév.96